Sur proposition de Madame le vice-président de l'université, le Professeur Cécile Guérin-Bargues, Monsieur Roberto Saviano et son interprète ont été accueillis par Madame le professeur Cécile Pérès, directrice du Collège de droit, et Madame Diana Villegas-Santiago, maître de conférences de l’université.
« La mafia, ce n’est pas un anti-État ; elle fait partie de l’État »
Trois axes principaux étroitement articulés ont permis de guider la discussion entre les étudiants du Collège de droit et M. Roberto Saviano. C’est ainsi que s’est présentée l’occasion d’évoquer, dans un premier temps, les rapports entre droit et culture, puis d’aborder l’approche politique de la grande criminalité, avant de traiter des instruments juridiques et judiciaires – potentiels ou effectifs – qui permettent de lutter contre ce qui a tant passionné l’écrivain italien.
Après une brève présentation du premier axe abordé par Madame Diana Villegas-Santiago, les étudiants ont interrogé M. Roberto Saviano sur sa perception du rôle de la littérature, sa capacité à rendre compte de l’emprise socio-économique de la mafia sur la société italienne, ou encore comment cette dernière perçoit la criminalité organisée. La question de savoir comment l’État peut se réaffirmer comme l’unique producteur légitime de normes a également été soulevée, avant d’ouvrir cette réflexion à un cadre transfrontalier – celui de la France. En réponse à ces interrogations, M. Roberto Saviano a proposé l’analyse de deux œuvres de Letizia Battaglia, artiste italienne ayant travaillé sur la criminalité organisée sous l’angle de la photographie. Mettant en scène un contexte qui dépasse l’instantané et le superficiel, Battaglia cherche à nous faire « rentrer dans la scène », changer notre regard sur ce que M. Roberto Saviano appelle la « guerre des clans ». En définitive, la photographie n’est pas la transposition d’un récit singulier, marginal – elle rend universel ce qu’elle capture.
La réflexion autour de la lutte étatique contre la grande criminalité a conduit, par ailleurs, à l’interrogation suivante : comment rétablir l’État de droit dans un tel paysage, lorsque le combat n’est pas seulement politico-juridique, mais également culturel ? Les mafieux ne se présentent-ils pas, en effet, comme des gens « authentiques », qui dépeignent les choses telles qu’elles sont ? En réponse, M. Roberto Saviano a invité le public à s’interroger sur une conception pluridimensionnelle de la criminalité organisée : elle est bien plus qu’un simple ensemble de soldats.
Dans un deuxième temps, la rencontre s’est articulée autour de l’approche politique de la criminalité organisée. Peut-on réellement penser que la vie politique est aujourd’hui libérée du phénomène mafieux, du narcotrafic ? Comment transposer cette réflexion à la réalité sociopolitique française ?
« En France, l’omerta est totale – ou presque totale -, parce que l’on ne regarde pas le problème en face »
Si l’Italie mène en effet une lutte contre un problème explicitement nommé – le phénomène mafieux –, en France « c’est la loi du silence [l’omerta] qui s’impose ». La criminalité organisée est, en ce sens, difficile à saisir en l’absence de lois particulières. Comme l’a souligné l’écrivain italien, l’infraction même d’association mafieuse n’existe pas. Pire encore, dénoncer le phénomène, c’est s’exposer à d’éventuelles poursuites pour diffamation. Si la Seine est pleine de cocaïne et de cadavres, tant que nous n’y sommes directement confrontés, la criminalité organisée ne sera un point central et explicite du débat public. À l’occasion d’une anecdote, Roberto Saviano conclut sur la logique d’appartenance inhérente à la mafia :
« Quoi que tu fasses, tu resteras dans notre sang, dans nos règles. Tu ne peux en sortir ; tu nous appartiens. »
Confrontés à cette présence prégnante de la criminalité organisée, il convient finalement de s’interroger sur les instruments juridiques et judiciaires effectivement mis en place pour lutter contre celle-ci, mais aussi ceux que l’on pourrait promouvoir à l’avenir. Aujourd’hui, on se montre hésitants à qualifier les activités des narcotrafiquants français – extorsion, trafic de stupéfiants, pression sur les populations locales – d’infractions constitutives de la grande criminalité. Or, dans les faits, les logiques de serment, de proximité, de lien de sang et d’omerta observées forcent un rapprochement avec l’association mafieuse. D’ailleurs, la simple arrestation n’aboutit pas à grand-chose : il s’agit en réalité d’une véritable institution, avec une hiérarchie propre, des règles et des relations particulières, et surtout, pérennes. Dans cette perspective, le journaliste italien nous invite à penser d’autres instruments de lutte : la branche économique, par exemple, est primordiale. On estime ainsi que le chiffre d’affaires quotidien par clan issu du narcotrafic s’élève à deux, voire trois millions d’euros, régulièrement exportés à l’étranger pour, in fine, finir réinjectés dans l’économie nationale une fois blanchis.
En guise de réflexion sur des mesures possibles à l’avenir, M. Roberto Saviano a souligné l’efficacité de la légalisation des drogues pour combattre la mafia. C’est ainsi qu’au Colorado, à Washington, en Alaska ou encore à Berlin, le crime organisé n’a plus la mainmise sur les drogues (ce qui n’est pas nécessairement le cas pour la libéralisation, qui témoigne de résultats plus timides). Une collaboration transfrontalière entre la France et l’Italie en la matière apparait aussi comme une piste envisageable, puisque les deux États partagent, en définitive, les mêmes objectifs, et c’est d’autant plus vrai que le narcotrafic prend progressivement des dimensions transnationales. « Il n’est jamais trop tard », souligne-t-il.
Enfin, la conférence s’est conclue sur une anecdote d’un auteur italien, Bruno Arpaia, qui, par les aléas de la vie, a appris qu’il faut « regarder là où l’on ne veut pas nous faire regarder ».
Compte-rendu rédigé par Margot Desaubliaux et Danaia Timopheeva, étudiantes du Collège de droit de l’Université Paris-Panthéon-Assas.
La conférence en images